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Au Niger, les enfants en vacance scolaire

Par Liberation.fr - 04/06/2018

Manque de place, absence de fournitures, enseignants sous-qualifiés… ce pays d’Afrique de l’Ouest, en proie à une démographie record, peine à répondre à la demande en matière d’éducation

 

Lui, c’est «Ali la chance». Du moins, c’est comme ça qu’il se présente. Un petit bonhomme rondouillard de 12 ans à l’œil malicieux qui alpague les clients potentiels pour le commerçant qui l’emploie aux abords du grand marché de Niamey, capitale du Niger. «Viens avec "Ali la chance" ! Et tu auras les meilleurs légumes, au meilleur prix !» insiste-t-il sans vous quitter d’une semelle. Alors, chemin faisant, on l’écoute aussi raconter son destin d’orphelin : [i «Mon père est mort, ma mère est retournée avec mon petit frère au village. Et j’ai dû arrêter l’école, la classe de CE2, car je n’avais pas d’argent pour payer les 20 000 francs CFA [30 euros, ndlr] qu’on demandait aux parents»], affirme ce gamin qui dit travailler désormais au marché pour pouvoir un jour réintégrer l’école. «Mais le patron paie peu», se lamente-t-il.

Comment ne pas s’apitoyer ? Un peu plus tard, l’anecdote racontée à un Nigérien familier du grand marché provoque de grands éclats de rire : «Ce gamin-là ? Tout le monde le connaît. Ça fait bien longtemps qu’il n’a pas été à l’école. Et les frais de scolarité demandés aux parents sont de toute façon plus de dix fois inférieurs. Il a surtout compris que les Blancs se préoccupent beaucoup désormais d’envoyer les nombreux enfants du Niger à l’école !»

Difficile d’en vouloir à «Ali la chance» : la scolarisation est bien devenue l’un des mantras de l’aide au développement accordée à ce vaste pays du Sahel, avant-dernier sur la liste de l’indice du développement humain. Pays très pauvre, donc, le Niger a une autre particularité, on y fait beaucoup d’enfants : avec 7,6 bébés par femme en moyenne, c’est le pays avec la plus forte fécondité au monde. En décembre, cette natalité galopante avait justement été évoquée par le président du Niger, Mahamadou Issoufou, alors qu’il recevait Emmanuel Macron à Niamey. Et ce lundi, le chef de l’Etat nigérien est reçu à l’Elysée à l’occasion d’une visite d’Etat.

«La démographie est un défi terrible pour le peuple nigérien», avait alors rappelé Mahamadou Issoufou, ajoutant qu’au rythme actuel, «la population allait doubler tous les dix-huit ans. Nous sommes 21 millions et nous serons 42 millions dans dix-huit ans. Nous deviendrons, en 2050, le pays le plus peuplé d’Afrique de l’Ouest après le Nigeria», pays voisin, le plus peuplé d’Afrique avec plus de 180 millions d’habitants. Venu en principe surtout pour fêter Noël avec les militaires français positionnés dans ce vaste pays du Sahel, Macron avait embrayé sur le même thème, en promettant 15 millions d’euros en faveur de la scolarisation des jeunes filles au Niger. Ces dernières font, encore plus que les garçons, l’objet de toutes les attentions des bonnes fées occidentales qui se penchent sur le destin de ce pays.

«Nécessité économique»
Le raisonnement est simple : seules 62,5 % des filles achèvent le primaire (contre 75 % des garçons). Or, si on les pousse à rester à l’école, on peut d’abord espérer diminuer le nombre de mariages précoces. Lesquels concernent encore 30 % des filles de moins de 15 ans au Niger. Là encore, c’est un record en Afrique. Et plus globalement, si les filles passent du temps en classe, on fera forcément baisser à terme cette démographie frénétique. La cause est entendue.

 


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«Les mariages précoces sont liés à la déscolarisation des filles, surtout dans le monde rural où vit encore 80 % de la population nigérienne», confirme Nounou Mamane qui, avec un tel nom, semblait prédestiné à gérer le programme de promotion de l’école pour les filles au sein du Fonds des Nations unies pour la population (Unfpa), à Niamey. «On les retire rapidement de l’école primaire parce qu’on considère qu’elles seront plus utiles à la maison pour aider aux nombreuses tâches domestiques. Et on les marie vite pour des raisons culturelles : par peur qu’elles deviennent trop "vieilles" sans être mariées ou qu’elles soient plus difficiles à contrôler une fois adolescentes», ajoute-t-il.

Le mariage reste souvent l’événement le plus important dans une vie d’adulte au Niger. «On peut y engloutir des fortunes ! Même chez les familles les plus modestes, on ne lésine pas sur la dépense pour les trois ou quatre cérémonies qui nécessitent chacune des tenues différentes, qu’on appelle des "uniformes" et qui coûtent très cher pour les mariés comme pour les invités», s’exclame Edith, étudiante de 20 ans arrivée jusqu’à l’université et qui n’envisage pas de se marier avant la fin de ses études. Mais Edith, dont la mère n’a jamais été à l’école et ne sait ni lire ni écrire, fait partie de la bourgeoisie de Niamey désormais soucieuse de l’étude des filles. «Dans les familles les plus pauvres et aussi les plus religieuses, faire des enfants c’est autant une nécessité économique, qu’une injonction de l’islam. Ici, les hommes ont souvent trois ou quatre épouses qui font chacune quatre à cinq enfants minimum, soupire le directeur général de l’éducation pour la région, Mahamadou Tiemogo. Résultat, nous n’avons pas les moyens de gérer toutes ces nouvelles classes d’âges qui arrivent chaque année. On construit des écoles et deux ans plus tard, on vient me trouver pour me prévenir qu’il n’y en a plus assez.»

«Colère»
A Niamey, c’est surtout à la périphérie de la capitale que se devinent les effets de la pression démographique : dans ces nouveaux quartiers qui ont progressivement repoussé les limites de la ville, entre maisons en terre, bâtiments inachevés, ordures et troupeaux de chèvres, on découvre parfois d’étranges carrés de paille : les «classes paillotes», appelées aussi «hangars», qui sont le lot d’innombrables écoliers.

Assis par terre sur des nattes posées à même le sable, une multitude impressionnante d’enfants ânonnent les leçons du jour : on apprend à compter en additionnant les paniers de mangues, et à écrire en recopiant plusieurs fois «Fati pile le mil». En CP, il y a parfois 70 élèves par classe, comme dans cette école sur la route de Filingué. En y regardant de plus près, les défis de la scolarisation concernent moins le seul problème des filles qu’une pénurie généralisée. «Les filles, pour nous, ce n’est pas le problème, on en a près de 50 dans cette classe !» explique ainsi la directrice de cette école en paille plantée dans le no man’s land de la périphérie. «Mais en revanche, on manque de bancs, de tables et même de fournitures. Elles sont en principe fournies par l’Etat. Mais cette année, on n’a pas eu les livres de lecture. Du coup, on demande aux parents de les acheter, sauf que la plupart n’ont pas les moyens.»

Cette pénurie, on la retrouve aussi dans le centre-ville. Comme dans cette école primaire, avec de vrais bâtiments en béton celle-là, à deux pas de la place de la Concertation, où se trouve l’Assemblée nationale. «Des tables cassées, des chaises trouées, pas d’ampoule pour éclairer la salle de classe, aucun livre de lecture… On demande aux parents de contribuer à l’entretien des locaux, mais la plupart sont trop pauvres pour donner même 1 000 ou 2 000 francs CFA par an», se lamente Aziza, la directrice, en ouvrant avec fracas une classe plongée dans l’obscurité et remplie de mobilier hors d’usage.

Le collège-lycée voisin n’est pas mieux loti. Jusqu’à la fin mai, il était surtout étrangement silencieux. «Les élèves ont déserté l’école pendant plusieurs semaines pour faire grève à l’appel du syndicat étudiant», raconte le proviseur, un homme âgé au regard las, assis dans son bureau où tous les objets semblent recouverts d’une fine couche de poussière ocre. Un mouvement de grève avait effectivement démarré en mars à l’université. Au départ pour protester contre les retards de paiement des bourses. Mais le conflit s’était envenimé après une altercation entre un professeur et les étudiants, qui disposent de leur propre service d’ordre aux méthodes apparemment très musclées. Après ces échauffourées, plusieurs étudiants ont été exclus, entraînant un durcissement du mouvement, qui avait contaminé collèges et lycées. «Les jeunes d’aujourd’hui ne ressemblent pas aux générations précédentes. Ils suivent les mots d’ordre de la colère, ils n’ont plus le respect des anciens», soupire le proviseur. Et d’ajouter : «En même temps, ils ont face à eux des professeurs à la vie précaire. Ce n’est pas facile d’imposer le respect quand on porte des vêtements usés et qu’on est soi-même astreint à la survie», évoquant le cas des professeurs contractuels «qui ne gagnent que 74 000 francs CFA».

«Faux diplômes»

Cette jeunesse en ébullition, à la colère encore confuse, constitue peut-être la vraie bombe à retardement de la démographie du Niger. Or l’école est d’autant plus facile à déserter que le niveau des enseignants laisse souvent à désirer. Surtout celui des contractuels, recrutés en masse depuis une vingtaine d’années. Une conséquence des politiques d’ajustement structurel prônées par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, qui avaient d’abord conduit à licencier les enseignants pour satisfaire l’injonction de baisse drastique des dépenses publiques au début des années 90. «Avant de préconiser dix ans plus tard des embauches massives quand on a pris conscience de l’importance de l’explosion démographique», soupire en levant les yeux au ciel Mamadou Marthé, un prof d’université devenu ministre de l’Education. En septembre, le nouveau ministre a imposé pour la première fois un examen d’évaluation à tous les enseignants. «Ce qui nous a conduits à licencier 8 000 d’entre eux tellement le niveau était nul», peste celui qui doit désormais faire face à la fronde des syndicats d’enseignants. Lesquels voient d’abord dans cette décision un moyen de faire encore des économies alors que le budget de l’éducation peine à boucler les fins de mois. «Ils nous virent alors que les salaires accusent déjà plusieurs retards de paiement», dénonce ainsi Aissaka, une directrice d’école renvoyée sans préavis après avoir boycotté l’évaluation de septembre. «Il y avait des profs avec de faux diplômes, c’est inadmissible», se justifie le ministre, qui se félicite en revanche des progrès déjà obtenus dans la scolarisation des filles : «A Niamey, elles sont désormais souvent plus nombreuses que les garçons.»

Mais d’ailleurs, que sont devenus six mois plus tard les 15 millions promis fin décembre par Emmanuel Macron ? «On en est hélas toujours au stade de l’annonce», déplore le ministre. «Cinq millions iront effectivement à des incitations pour la scolarisation des filles. Sous la forme de bourses accordées aux parents qui enverront leurs filles à l’école. Le reste sera consacré à plusieurs projets liés au planning familial», rectifie-t-on du côté de l’Agence française de développement sur place. Reste que, pour les bourses censées inciter les parents à scolariser leurs filles, ce sera donc cinq millions seulement. Et pas avant la rentrée prochaine, au mieux. En attendant, «Ali la chance» pourra continuer à raconter son histoire, en se servant de l’école comme d’un prétexte derrière lequel se révèle surtout une pauvreté vertigineuse.

 
MOTS CLES :  Niger   Education   Mahamadou Issoufou 

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